Lorsque nous partons du parking d'En Chois entre Le Tholonet et Saint-Antonin, il fait assez froid et le mistral commence à se lever légèrement. La
météo annonce des rafales à 80 km/h, aussi avons nous un objectif modeste pour la journée : gravir Sainte-Victoire jusqu'à la Croix de Provence par le Couloir des Libellules et l'Arête Sourdive,
itinéraire qui devrait être relativement abrité du vent.
Naguère, cet itinéraire était balisé en noir, mais pour éviter que d'aucuns le confondent avec un sentier de randonnée et s'y
engagent à la légère, il n'a pas été entretenu et même effacé au départ. C'est plutôt une bonne chose : ainsi, seuls les gens qui le connaissent ou qui sont familiarisés avec un minimum de
techniques d'escalade peuvent s'y engager.
D'ailleurs, lorsque nous arrivons au pied du Couloir des Libellules et que nous commençons à nous équiper, nous
trouvons par terre un pannonceau avertissant : "Itinéraire déconseillé. Fort risque d'éboulements ; la chaîne a été enlevée".
Nous sommes un peu perplexes car la dernière fois que nous avions parcouru cet itinéraire, c'était en 1997, et les passages
peuvent avoir énormément changé depuis. Par ailleurs, il nous semble que le passage terreux que la chaîne sécurisait était assez raide et malcommode. Nous ne savons pas à quoi il peut ressembler
maintenant.
Mais nous décidons de ne pas nous laisser impressionner et d'aller nous rendre compte de la situation de visu.
Après tout, nous avons du matériel et une corde de 80m. Il sera toujours possible de faire demi-tour en rappel sur l'arbre que nous voyons à une vingtaine de mètres au-dessus si le passage en
question s'avère trop dangereux. Au-delà, nous savons que le terrain est plus facile et surtout beaucoup plus sain !
Charles, qui est le plus jeune - et donc le plus vaillant - est désigné d'office pour faire l'escalade en tête, ce qui d'ailleurs
l'arrange plutôt : il pourra ainsi étrenner ses coinceurs tout neufs le cas échéant !
Ii attaque dans une espèce de mur en brèche du Tholonet dfont l'escalade rappelle un peu - en nettement plus facile - celle de la Voie
des Moussaillons. Il grimpe rapidement, pose une cordelette d'assurage sur un bon arbuste trois mètres plus haut puis fait relais au niveau du bosquet de chênes que nous voyons du bas, une
trentaine de mètres au-dessus.
J'attaque à mon tour. Cette escalade n'est pas difficile, mais nous avons mis aujourd'hui des chaussures de randonnée à tige haute, car
sur ce type de terrain, les chaussons d'escalade ne se justifient pas, mais les sensations, du coup, ne sont pas les mêmes. Il faut s'habituer à moins de précision. Par ailleurs, nous avons un
peu froid aux doigts et nous nous sentons un peu patauds. Mais c'est normal dans une première longueur ; il faut laisser le temps aux muscles de s'échauffer et au mental "d'entrer dans le
match".
Lorsque Jean-Pierre arrive, nous examinons la suite. Elle n'inspire guère confiance !
Elle se présente sous la forme d'un petit mur terreux, creusé par l'érosion, qui semble complètement pourri... et assez raide ! Je monte un peu pour voir si
l'on peut faire relais un plus haut mais il s'avère que nous serons mieux pour cela au niveau du bosquet de chênes. Je redescends donc.
Et Charles attaque le passage rébarbatif. Nous surveillons sa progression avec attention et vigilance, mais il est à l'aise dans le
terrain pourri et il surmonte finalement cet obstacle avec facilité, puis fait relais juste au-dessus où se trouvent encore deux spits réunis par une chaîne aux maillons rouillés.
C'est à mon tour de m'y coller. Je me fais très, très léger pour me hisser sur de vagues marches terreuses, ne tirant pas
trop des mains sur de petits rochers enchâssés dans cette terre qui tient lieu de mauvais ciment. Mais finalement tout va bien et je me rétablis à côté de Charles. Jean-Pierre est ensuite
confronté à l'épreuve de la "marche sur les oeufs" et nous nous accordons à dire qu'il est vrai que ce passage est devenu fort malsain ! En outre, cela n'ira pas en s'arrangeant avec le temps :
il est donc préférable de "shunter" tout ce couloir par le tracé vert Forcioli et de rejoindre l'itinéraire de cet ancien tracé noir un peu plus haut. C'est donc bien probablement la huitième et
dernière fois que nous emprunterons ce passage...
La suite est plus facile. Une petite traversée à droite, puis un couloir assez raide et nous sortons dans une zone d'éboulis et de
pierrailles aux pentes soutenues mais sans aucune difficulté. La corde est maintenant inutile jusqu'au pied de l'Arête Sourdive. Charles la range donc dans son sac et nous remontons ce terrain
facile, entrecoupé de dalles inclinées et de petits ressauts rocheux présentant de courts passages d'escalade. De temps en temps, nous rencontrons de vieilles traces noires qui nous confirment
que nous sommes sur le bon chemin. Mais en fait, le cheminement est logique et suit les points de faiblesses de la face sud de Sainte-Victoire.
Aussi montons-nous très vite et bientôt nous nous trouvons au pied de la dernière partie de l'ascension et la moins aisée techniquement :
l'Arête Sourdive qui conduit à la Croix de Provence, sommet occidental de la montagne de Cézanne.
Il faut d'abord surmonter une petite dalle lisse qui fut équipée d'un spit un moment mais que les Intégristes de l'escalade ont enlevé
très vite ! Du coup, ce passage, sans être difficile, demande de l'attention car il est un peu exposé. Mais il est franchi sans problèmes et nous nous retrouvons tous au relais, au pied de la
cheminée-dièdre qui fait suite et qui est un des passages-clé de cette voie.
Charles ne passe pas à l'intérieur du dièdre car il n'aime pas trop les "renfougnes", mais par la dalle qui le borde à gauche, ce qui est
plus difficile et surtout nettement plus exposé ! Mais il parvient sans difficulté au relais suivant, nous assurant que ce passage n'est pas très difficile.
Jean-Pierre - qui pourtant aime peut-être encore moins les "renfougnes" que Charles - choisit l'intérieur du dièdre et s'en sort plutôt
bien.
Quant à moi, qui choisis également le dièdre, je m'y prends comme un manche, souffle comme un phoque dans
ce passage étroit, jure et blasphème comme un sacristain et, avec l'aide bienveillante d'une certaine tension de la corde, finis par surmonter le passage en y ayant fait adhérer les neuf dixième
de la surface de ma pitoyable personne.
Suit un petit couloir suivi d'une traversée à droite sans difficulté mais exposée. Puis l'accès au fil de l'arête, très aérien,
présente encore une petite dalle raide et un "pas" assez délicat avant d'arriver à un bon relais avant la dernière longueur de la voie.
Peu après ce relais, l'Arête Sourdive rejoint la sortie de l'Arête Sud-Ouest. Mais il faut pour cela franchir un petit mur
équipé d'un vieux piton qui doit dater d'avant-guerre... et encore, je ne sais pas trop de quelle guerre !
Charles s'y emploie un peu ; il dit qu'il s'agit du passage le plus compliqué de la voie. Il le franchit toutefois très vite
puis disparaît à nos yeux et nous restons un certain temps à attendre, jusqu'à ce que nous comprenions, par le défilement soudain très rapide de la corde qu'il est sans doute arrivé au
sommet.
Jean-Pierre s'engage dans le passage et confirme l'appréciation de Charles : ce passage est le plus dur de la voie. Je me dis que dans
quelques minutes ça va être ma fête, mais lorsque vient mon tour, j'ai l'excellente surprise de trouver le bon mouvement du premier coup : un écart des pieds, bien en équilibre, pour saisir
une bonne écaille et l'on passe "en dülfer" vigoureusement, mais facilement.
La suite n'est qu'une formalité. Une série de raidillons facile où il faut juste faire atttention aux gravillons qui recouvrent le
sol, et l'on sort au pied de la Croix de Provence.
Nous avions envisagé de descendre en rappel la Brèche des Moines et de rejoindre le tracé jaune du Pas de la Savonnette pour le
retour, mais le vent - dont nous étions à l'abri en grande partie durant l'ascension - souffle fort sur l'esplanade. Le lancer de corde risque d'être compliqué, celle-ci pouvant s'emmêler dans
quelques arbustes le long de la paroi et la descente du tracé jaune, très exposée au vent doit être désagréable.
Comme nous considérons avoir "rempli notre contrat" avec l'escalade du Couloir des Libellules et de l'Arête Sourdive, nous décidons
de rentrer au plus simple, tout bonnement par le tracé rouge et le Pas du Berger ou de l'Escalette.
Nous descendons casser la croûte au refuge du Prieuré où une demie-douzaine de personnes se sont déjà installées à l'intérieur car
l'esplanade est balayée par le vent et il n'y fait pas chaud. Ce refuge a été remarquablement restauré par les Amis de Sainte-Victoire et il est pour l'instant très propre. Pourvu que ça dure
!
Nous restons là une petite demi-heure puis nous commençons la descente par le sentier Imoucha. Le vent souffle fort sur cette
partie de la crête, aussi nous la quittons le plus vite possible pour descendre versant sud au niveau du Pas du Moine. C'est un petit peu plus difficile par là que par le Pas de l'Escalette, mais
c'est plus court.
Au cours de la descente par ce sentier relativement raide, Jean-Pierre dérape un moment sur des gravillons et tombe lourdement sur
les fesses. Je crains un instant qu'il ait heurté violemment un rocher anguleux, mais il se relève sans mal : son sac à dos a en fait encaissé tout le choc et complètement amorti
celui-ci.
Nous reprenons notre descente et arrivons bientôt au Pas du Berger, dernier passage un peu délicat de la journée. Il n'est
pas difficile mais le rocher est très patiné par les centaine - ou peut-être les milliers - de personnes qui l'empruntent chaque année, et il convient d'être prudent. Ce serait dommage de
se faire mal en fin de journée, aussi près du "sentier à vaches"!
Mais tout se passe bien. Il suffit de descendre par le bord gauche de la dalle en utilisant les prises de la paroi qui la
borde et le tour est joué. Au demeurant, le passage est fort court !
Et bientôt, nous retrouvons nos voitures au parking d'En Chois. Il ne nous reste plus qu'à aller nous faire voler comme
au coin d'un bois au café du Tholonet (8 euros pour un café, un café-crème et un chocolat ce qui est purement scandaleux, ça fait tout de même 52 francs ! Il y a10 ans, on mangeait au restaurant
pour ce prix) et la journée sera parachevée.
Fiche technique :
Escalade
Massif : Sainte-Victoire
Horaire : 3 h pour la voie (4 h 30 hors-tout).
Dénivellation : 650 m positive cumulée.
Difficulté : PD.
Matériel : Corde de 40 m suffisante, casque, 2 ou 3 sangles et dégaines ; un jeu de coinceurs peut être
utile.
Très mauvais rocher dans le Couloir des Libellules, bon ensuite.
Type d'escalade : peu soutenue, souvent en couloirs et cheminées.
Topo : Escalade dans le Massif de Sainte-Victoire, tome 3, par B. Gorgeon, C. Guyomar et A. Lucchesi, 1983 (épuisé,
malheureusement)
Période favorable : toute l'année, sauf
l'été
Date de la sortie : 7 janvier 2012
Météo : Beau temps, fort mistral faiblissant en cours de
journée (voie relativement abritée)
Participants : Charles, Jean-Pierre et
Marcel
Remarque :
L'ascension du Couloir des Libellules est
dangereuse : mauvais rocher, fort risque d'éboulements. Il vaut mieux démarrer l'ascension par le tracé vert Forcioli, un peu à droite, et rejoindre l'itinéraire décrit au-dessus du
couloir
Lien photographique :
https://picasaweb.google.com/vieuxloup52/COULOIRDESLIBELLULESARETESOURDIVE070112